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Suzanne Collette-Kahn

Suzanne Collette Kahn est née le 8 décembre 1884 à Lille, fille de Henri Désiré Joseph Collette, boucher, et de Mathilde Juliette Guelton. Ses parents vivent à Lille, plus précisément rue des Sarrazins. Elle fait ses études classiques au collège Fénelon de Lille de 1897 à 1903 et y obtient son brevet supérieur et son diplôme de fin d’études en 1902.

Diplômée de la Faculté des Lettres de Lille :

Elle étudie de 1903 à 1905 pour obtenir le certificat d’aptitude d’Allemand à la Faculté des Lettres de Lille en tant que correspondante puis en 1905-1906 pour son D.E.S (diplôme d’étude supérieure) d’allemand. Elle est la première femme à obtenir ce diplôme à la Faculté des Lettres. De 1905 à 1907, elle est boursière d’État. Suzanne Collette étudie également la philosophie et sera « un disciple » de Victor Basch[1]. Elle passe son agrégation puis enseigne la philosophie dans des lycées de Provinces et s’établit ensuite à Paris.


L’enseignement et le féminisme : ses premiers engagements.

Ses activités militantes débutent dans les syndicats d’enseignants aux niveaux national et international en devenant membre de la Fédération générale affilée à la CGT[2] et secrétaire adjointe du syndicat national des professeurs de lycée et du personnel de l’enseignement secondaire féminin. Elle mène plusieurs actions et est très active dans la campagne en faveur de l’éducation laïque. Socialiste active, elle occupe la fonction de secrétaire administrative du comité national des femmes socialistes de SFIO[3] dans les années trente et tente de mettre en place des mesures spéciales dans le cadre de la campagne en faveur du droit des femmes au travail. Elle devient vice-présidente de la Société des agrégées en 1936 qui a été créée en 1920 par Claire Suran-Mabire et dont la première présidente est Elisabeth Butiaux. Celle-ci a exercé au lycée Fénelon comme Suzanne Collette. Les luttes de cette association, considérée comme féministe, ont été pendant des années l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la place des femmes dans l’enseignement. La question des préparations des concours pour l’agrégation a été de nombreuses fois au cœur de ces débats.  En 1940, la société des agrégées cesse son activité, qui reprend ensuite de l’activité dans les années 1945-46 avec une vision plus masculine et uniforme. [4]Suzanne Collette se consacre à la défense du droit des femmes, ainsi qu’au suffrage féminin et œuvre en faveur des victimes des injustices. Elle apparaît dans plusieurs hebdomadaires notamment Le populaire où elle est citée dans un article concernant le vote pour le comité national des Femmes socialistes.

 


Sa carrière militante à la Ligue des droits de l’Homme :

En parallèle de ses activités militantes pour l’enseignement, l’éducation laïque et la condition féminine elle rejoint la Ligue des droits de l’Homme et du citoyen[5] en 1920. Dès 1923, elle contribue aux « Cahiers de droits de l’Homme ». Son rôle est important puisqu’elle devient secrétaire adjointe de la section de Reims et vice-présidente de la fédération de la Marne. Elle est élue dès 1931 au comité central et devient vice-présidente de la section V de Paris. Pour Suzanne, c’est « l’un des postes d’honneur et de travail les plus enviables pour une femme républicaine »[6]. De 1933 à 1939, elle est présente à tous les congrès de la Ligue et participe à la rédaction et l’écriture de plusieurs brochures.  Son engagement porte particulièrement sur la défense de l’enseignement laïque et des droits civiques des fonctionnaires, sur la lutte contre le fascisme international et pour le rapprochement des peuples libres et l’organisation de la paix suivant les principes de la Société des Nations. Dans un premier temps, étant une militante pacifiste, elle fait campagne en faveur du rapprochement franco-allemand, pour le désarmement progressif et est en faveur de la Société des nations puis, à la veille de la seconde guerre mondiale,  elle écrit plusieurs articles contre le nazisme dans les Cahiers des droits de l’Homme. Dans  « Prospérité hitlérienne ? », article parut le 15 mars 1938, elle dénonce la propagande hitlérienne visant à démontrer la supériorité du régime nazi sur la démocratie. Elle y analyse en détail les soi-disant réussites sociales et économiques de l’Allemagne et dénonce le coût humain de ce régime :

 « L’individu jouit-il de ce qui, en fin de compte, est aussi nécessaire à l’homme que l’air et la lumière, que le manger et le boire : à savoir la liberté de ses mouvements, de ses pensées, de ses paroles, de ses sentiments ? Ses droits sont-ils mieux respectés qu’il y a cinq ans ? Trouve-t-il dans l’Allemagne hitlérienne ces garanties de justice qui constituent l’essence même de la civilisation ? […] Hitler a beau passer sous silence toutes ces questions que se posent, que lui posent tous ceux qui attachent encore quelque prix à la dignité humaine : trop de faits criants sont là qui répondent d’eux-mêmes par la négative. Le régime des camps de concentration, qui n’est point aboli, la terreur policière qui s’exerce de plus en plus sur tous les actes de la vie publique et privée ; un droit pénal qui punit de mort « l’intention coupable » qui impute à crime tout acte contraire « au bon sens populaire » et prévoit la peine capitale pour onze cas de trahison, de définition élastique que celui dit de « trahison envers le peuple », montrent assez que dans le système nazi l’individu compte pour rien ».

Elle récidive en novembre 1938 dans « Munich et nos principes » où elle analyse la crise des Sudètes dont Hitler a obtenu l’annexion au Reich. Elle y dénonce l’utilisation abusive de la notion de « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et dénonce le « diktat » imposé à la Tchécoslovaquie par l’Allemagne. « Et quelles sont les conditions de ce Diktat ? Sous prétexte de rattacher à l’Allemagne 3 millions 250 000 Allemands qui ne lui ont jamais appartenu, la Commission internationale prévue par les accords de Munich a actuellement incorporé 850 000 Tchèques, qui, du fait qu’ils sont livrés au régime hitlérien, perdent du même coup toutes les libertés élémentaires du citoyen, sont privés du même coup des droits de l’homme les plus élémentaires ». Elle s’inquiète particulièrement du sort réservé aux opposants au régime nazis abandonnés par les démocraties.

 « Citoyens, cela, ce n’est pas la paix ; cela, c’est la ronde infernale dans laquelle l’humanité se débat depuis des millénaires. Ce sont de nouvelles injustices qui appellent de nouvelles haines, qui appelleront de nouvelles revanches, de nouvelles guerres. Ce n’est pas cela, la paix par la justice et par le droit ; ce n’est pas cela, l’idéal qui est le nôtre. »

 Cet engagement contre le nazisme se retrouve également dans sa prise de position en faveur de la République espagnole. Elle signe avec d’autres un appel contre les massacres de femmes et d’enfants espagnols et demande à ce que la France fournisse des armes défensives à la République espagnole afin de protéger les populations. Dans l’hebdomadaire Ce soir, son nom apparaît dans un appel de ligue des droits de l’homme dans l’article : « Après le refus de Franco de cesser le massacre des femmes et des enfants espagnols » en 1939 (Extrait de l’hebdomadaire Ce soir du 18.06.1938. Source : Rétronews) . Elle est l’une des secrétaires du Comité d’accueil aux enfants espagnols, présidé par Victor Basch et Léon Jouhaux.

En plus d’être une personnalité très active dans la Ligue, c’est une militante socialiste depuis les années 1920. Elle adhère à la section de Reims en 1924 et a rejoint la fédération de la Seine en 1925. Suzanne Collette et Odette  Bloch[7]  sont les deux seules femmes siégeant au comité en 1935. Elles décident d’écrire une lettre demandant un éclaircissement sur la position de la Ligue en matière de suffrage féminin. Cette lettre est lu par Émile Kahn[8] et adressée au président de la Ligue. D’ailleurs, elle est déléguée de la Ligue auprès du centre féminin d’initiative pour la défense de la paix.

Suzanne Collette épouse Émile Kahn, secrétaire générale de la Ligue le 23 décembre 1937 à Paris[9] et propose sa démission au comité central en 1938 à la suite de son mariage afin d’éviter un conflit d’intérêt à l’intérieur de la LDH. Le comité central l’a convainc à l’unanimité de retirer sa démission. Cette même année, elle s’exprime avec véhémence contre les accords de Munich en 1938. Ces accords ont pour objectif de régler la crise des Sudètes et scellent le cas de Tchécoslovaquie en tant qu’État indépendant. [10] 

Étant militante pacifiste, elle fait campagne en faveur du rapprochement franco-allemand, pour le désarmement progressif et est en faveur de la Société des nations.

L’impact de la Seconde Guerre mondiale :

Durant la Seconde Guerre mondiale, Suzanne et son mari se réfugient dans le Sud de la France, mais restent en contact avec leurs amis, victimes de répressions comme Suzanne Buisson[10] et Victor Basch. Ils perdent beaucoup de connaissances dans les horreurs de la Seconde Guerre mondiale et dans les camps de concentration et d’extermination. En plus de Suzanne Buisson et Victor Basch, Odette Bloch décède des atrocités d’Auschwitz. Suzanne Collette Kahn s’exprime sur le sujet vingt ans plus tard, c’est-à-dire en 1965, dans un article de l’hebdomadaire « Le droit de vivre » concernant les crimes contre l’humanité et se place en accord avec les châtiments qu’encourent les coupables des atrocités de guerre.

L’après-guerre : la reprise des activités politiques

Une fois la France libérée, Suzanne Collette Kahn reprend ses activités politiques et son engagement pour la condition féminine. D’ailleurs, elle est appelée par le secrétariat général de la S.F.I.O. à reconstituer la commission féminine nationale. Elle publiera en 1945 une brochure : Femme, tu vas voter : Comment ? Et est candidate pour la 2e assemblée nationale constituante en juin 1946, mais c’est sans succès. Son mari devient vice-président de la Ligue des droits de l’Homme puis président après 1946.

Dans les années 1950-1960, Suzanne et son époux vont prendre parti contre Guy Mollet [11]et Robert Lacoste[12]  concernant la politique de répression mise en place et le refus de cessez-le-feu en Algérie. Suzanne reprend un rôle de vice-présidente de la XVIe section à la Ligue et réintègre le comité central. En 1953, elle est élue vice-présidente et joue un rôle actif à la Fédération internationale des droits de l’homme. Elle participe en parallèle à la fondation du Parti socialiste autonome (P.S.A.) et ensuite au Parti socialiste unifié (P.S.U.) dont elle est membre de la commission des problèmes internationaux en 1960.

Suzanne Collette Kahn est une femme militante, indépendante qui lutte pendant toute sa vie pour la défense des femmes, le pacifisme et l’enseignement laïque. Elle participe à de nombreux débats et s’engage avec passion sur de nombreux sujets. Cette militante lilloise peut être considérée comme une figure emblématique dans la défense de la condition féminine dans le milieu syndicaliste et politique. Elle décède le 8 août 1957 à Paris.

Notice rédigée par Marjorie Desbordes et Sarah Lagache


Notes:

 [1]     Victor Basch (1863-1944) est un professeur de philosophie et d’Allemand à l’université de la Sorbonne. Il est le co-fondateur avec Ludovic Trarieux et Lucien Herr de la Ligue française des droits de l’Homme et du citoyen. Il a été président de la ligue de 1926 à 1944. Il fut assassiné pendant la Seconde Guerre mondiale pour ses actes militants.

[2]     La Confédération générale du Travail. Ce syndicat français de salarié(e)s est crée en 1895.

[3]     La Section Française de l’Internationale Ouvrière. C’est un parti politique cré en 1905 jusqu’en 1969. En 1969 la SFIO devient le Parti socialiste (P.S).

[4]             Voir l’article : Yves Verneuil, « La Société des agrégées, entre féminisme et esprit de catégorie (1920-1948) », Histoire de l’éducation [En ligne], 115-116 | 2007, mis en ligne le 01 janvier 2012, consulté le 01 octobre 2016. URL : histoire-education.revues.org/1426 ; DOI : 10.4000/histoire-education.1426

[5]     La LDHC est créé en 1898 par Ludovic Trarieux. Cette association vise à la défense et promulgation des droits de l’homme au sein de la République française et dans tous les domaines possibles.

[6]             Notice envoyé par Emmanuel Naquet réalisé par Wendy Perry, historienne américaine dont les travaux n’ont pas été publiés

[7]     Odette Bloch (1893-1943) est avocate et membre du comité central de la LDH. Elle décède à la suite des actes antisémites des camps d’extermination à Auschwitz.

[8]     Émile Kahn (1876-1958) est agrégé d’Histoire et célèbre pour sa carrière politique. Il fait parti du SFIO et gravit tous les échelons de la LDH. En effet, il entre au comité central en 1909. Il devient vice-président de 1929 à 1932, secrétaire générale de 1932 à 1953 et président de 1953 à sa mort. Il mort d’ailleurs au cours d’une tournée en province à la suite d’une opération chirurgicale. En parallèle de cette carrière politique, il a été rédacteur en chef du Populaire, de la SFIO puis collaborateur de La Lumière, de l’Union de gauche. Après la Seconde Guerre mondiale, il est intégré au comité de rédaction de la Revue socialiste.

[9]             C’est le troisième de Émile Kahn et les témoins sont Victor Basch (président de la LDH) et Georges Prévet, inspecteur de l’instruction publique.

[10]     Suzanne Buisson (1883-1944) a rejoint la SFIO de 1905 à 1920 puis est devenue très longtemps la secrétaire nationale des Femmes socialistes et rédactrice d’une page concernant les femmes dans l’hebdomadaire Le Populaire. Elle a été marié à Georges Buisson, secrétaire adjoint de la C.G.T. Malheureusement, ses actes de bravoure et de résistances lui font honneur. Elle a été torturée, emprisonnée à la prison de Montluc et termine déporté à Auschwitz où elle sera assassinée par les nazis. Une lettre de sa compagne de cellule à la prison de Montluc montre le courage de cette femme face à la torture qui a continué de militer en donnant des fausses adresses et informations malgré les pressions physiques. (Lettre – Maitron)

[11]     Guy Mollet (1905-1975) est ministre d’État de 1946 à 1947, ensuite ministre d’État chargé du Conseil de l’Europe de 1950 à 1951 et enfin Président du conseil sous la IVe République de 1956 à 1957. En parallèle, il est secrétaire général de la SFIO de 1946 à 1969. Il est au cœur de critique vis-à-vis de sa politique répressive. Il nomme ministre résidant en Algérie Robert Lacoste.

[12]             Robert Lacoste (1898-1989) est un homme politique français, syndicaliste et député socialiste. Il est connu pour son rôle de gouverneur général et ministre de l’Algérie de 1956 à 1958.

Bibliographie:

NAQUET, Emmanuel. “La Ligue des Droits de l’Homme : une association en politique (1898-1940).” PHD Thesis, Sciences Po - Institut d’études politiques de Paris, 2005.

NAQUET, Emmanuel et al. (2014) Pour l’Humanité  : la Ligue des droits de l’homme, de l’affaire Dreyfus à la défaite de 1940  / Emmanuel Naquet  ;  préface de Pierre Joxe  postface de Serge Berstein. Rennes: Presses universitaires de Rennes.

Yves Verneuil, « La Société des agrégées, entre féminisme et esprit de catégorie (1920-1948) », Histoire de l’éducation [En ligne], 115-116 | 2007, mis en ligne le 01 janvier 2012, consulté le 01 octobre 2016. URL : histoire-education.revues.org/1426 ; DOI : 10.4000/histoire-education.1426

Sources en ligne :

Maitron : Robert Lacoste ; Suzanne Buisson ; Emile Kahn ; Suzanne Collette Kahn ; Odette Bloch ; Victor Basch ; Guy Mollet.

Rétronews

Archives :

Archives départementales du Nord – Fonds de la Faculté des Lettres de Lille - 2640 W 87 (dossier étudiant)

Archives municipales de Paris, acte de mariage