Université

Jeanne Raison

Jeanne Raison est née à Dunkerque le 29 décembre 1891 où son père Louis Charles Hippolyte Léon Raison est professeur au collège communal. Il est originaire de Douai tandis que sa mère Eugénie Justine Leroy est née à Lille mais leur rencontre et leur union ont lieu à Douai. Le père de Louis, déjà décédé, était chef de bureau à la mairie de Douai ; celui d’Eugénie, décédé lui aussi, était maitre d’hôtel. Ils se sont mariés le 28 avril 1889. Jeanne fait partie des quatre enfants du couple. La famille ne reste pas longtemps à Dunkerque et déménage dès l’année suivante à Laon où Louis est professeur au lycée. Le 18 mars 1895 Louis Raison est nommé professeur de Grammaire au lycée de Tourcoing. C’est là que la jeune Jeanne passe la majorité de son enfance, grandissant sous l’attention bienveillante et attentive de ses parents et en particulier de son père. On peut penser que très tôt Jeanne Raison montre d’excellentes dispositions aux études, au point de pousser son père à l’initier aux études classiques (latin, grec) que l’on enseigne alors seulement aux garçons. C’est sans doute auprès de lui qu’elle se découvre l’envie d’enseigner.

 Parcours universitaire

 En effet, depuis la loi Camille Sée (1880), l’État cherche à créer un enseignement féminin pouvant rivaliser avec l’enseignement dispensé par l’Église et ainsi diminuer l’influence de celle-ci sur les esprits. Le développement de l’éducation des femmes crée un besoin important en enseignantes et c’est pour résoudre ce problème que l’École normale supérieure de Sèvres est créée. Elle doit préparer les futures enseignantes à l’agrégation pour l’enseignement secondaire des jeunes filles. Rien n’empêche les femmes de se présenter aux filières d’agrégations fréquentées par les hommes mais elles ne possèdent pas le niveau de latin et d’humanité classique nécessaires. Heureusement Jeanne Raison peut compter sur l’enseignement de son père qui lui donne le niveau nécessaire pour s’inscrire à la Faculté des Lettres de Lille en 1908. Faire des études universitaires n’est pas la norme. Une enquête rectorale de 1908 permet de comptabiliser 82 étudiantes à la faculté des lettres soit 28 % des effectifs. Les filières nobles telles que la licence, le DES ou l’agrégation leur reste presque fermées. Selon Jean-François Condette, les étudiantes féminines sont considérées comme des étudiants de seconde classe. On devine l’influence paternelle dans le choix de ses études. Jeanne Raison entreprend une licence ès lettres qu’elle obtient en 1909 puis un diplôme d’études supérieures (DES) l’année suivante. Il est à noter qu’elle obtient cette année-là le prix du conseil général du Nord de 75 F. Malgré son parcours atypique, Jeanne Raison est très appréciée du corps enseignant comme M. Potez professeur de littérature française qui loue son « excellent esprit, très solide « qui « mérite le succès ». George Lefèvre ne ménage pas ses compliments dans une appréciation de 1911: « A une intelligence singulièrement vive et claire, à une personnalité littéraire plus affirmée qu’il n’est ordinaire à son âge, à une science étendue et profonde qui n’a pas, à mesure qu’elle embrassait de nouvelles connaissances et [mot illisible] plus élevé, négligé et fait reculer dans l’ombre les connaissances plus élémentaires et plus modestes. Melle Raison unit toutes les qualités, la faculté de l’élocution, la clarté de l’exposition, une grande probité intellectuelle, une patience et une bienveillance naturelles, qui feront d’elle, dans un avenir que l’on ne peut que souhaiter et croire prochain, un professeur qui honore le corps des agrégés de grammaire. »

 Première femme agrégée de « Grammaire masculine »

Jeanne Raison décide alors de faire ce qui n’a jamais été fait : passer l’agrégation de « grammaire masculine ». Cette agrégation permet d’enseigner dans les classes de sixième, cinquième et quatrième des lycées de garçons. Elle la prépare pendant deux ans et la remporte à la première place en 1912. Le doyen Georges Lefèvre, fervent soutien de l’éducation des femmes, annonce fièrement cette année-là dans le rapport annuel de la faculté que c’est la première fois que l’agrégation de grammaire est remportée par une femme et au premier rang ! « Il m’est très agréable également de noter que, sur la liste des agrégés de grammaire, le premier rang est occupé par une jeune fille, Melle Raison, qui nous appartient à double titre, puisque toute sa préparation s’est faite près de nous et puisque son père, qui fut aussi son maître, fit lui-même honneur à l’enseignement de la Faculté en réussissant, jeune encore, à la même agrégation, lors du concours de 1892. »

Pourtant, loin du triomphe que constituait ce résultat, Jeanne Raison pose alors un grave problème à l’administration. La presse nationale se fait largement l’écho de son succès et s’interroge sur ses conséquences. Allait-elle être nommée dans un lycée de garçons ? De manière générale les hommes ne voulaient pas de femmes dans leurs établissements. Les femmes elles-mêmes étaient méfiantes vis-à-vis d’une concurrente pourvu d’un diplôme si prestigieux. Son cas embarrasse le ministère de l’Instruction Publique interrogé par la presse sur la possibilité pour la jeune agrégée d’enseigner dans un lycée de garçons. Légalement, rien n’empêche Jeanne Raison de demander une telle nomination mais cela n’apparaît pas souhaitable selon le ministère. Finalement la jeune femme demande une nomination dans un lycée de jeunes filles. Dans un premier temps, Jeanne fut nommée à Tournon (1912-1913) avant de rejoindre le lycée de Lille (1913 – 1917). Les professeures étaient victimes d’un régime discriminatoire :

« Elles devaient plus d'heures de service que les hommes et recevaient un traitement inférieur ; si elles étaient agrégées, elles n'avaient pas droit à l'indemnité annuelle d'agrégation de 500 F qui était versée aux hommes (3) ; alors que les congés de maladie étaient comptés comme temps de service pour la retraite jusqu'à concurrence de cinq années pour les professeurs masculins, pour les femmes, tout congé de maladie, même pour les femmes en couches, était déduit (4) ; l'agrégation féminine n'habilitait pas ses titulaires à présenter le doctorat (5) ; les femmes n'avaient pas le droit de vote aux élections du Conseil supérieur de l'Instruction publique (6). »

Première femme enseignante à la Faculté des Lettres de Lille

Comme tous les Français, la vie de Jeanne Raison est bouleversée lorsque la guerre est déclarée en 1914. La Faculté des Lettres voit partir ses étudiants mais aussi ses enseignants en âge d’être mobilisés. Lille est bientôt occupée par les allemands et la continuation de la vie intellectuelle devient une manière de résister à l’ennemi, un devoir moral. La Faculté doit continuer à assurer ses cours auprès des hommes non mobilisés mais aussi de ses étudiantes (à peine une vingtaine). Les professeurs restants sont en nombre insuffisant pour assurer cette charge et le doyen doit recruter des bénévoles dans le secondaire pour pallier aux absents. Le dénuement est tel que la Faculté n’hésite pas à recruter des enseignantes, dont Jeanne Raison[1]. Dès 1915, elle assure l’enseignement de littérature française. Quant à son père, il assure l’enseignement du grec au lieu du latin.

Rapidement Jeanne Raison obtient un grand succès auprès de ses étudiants comme en témoigne George Lyon, le recteur, dans son dossier professionnel : « Melle Raison a pris définitivement pied dans notre faculté des Lettres. Son enseignement donné par elle sans compter, a pris une plus grande étendue. Le succès en a été de plus en plus brillant. Ses cours, riches de savoir, ingénieusement originales, ont été suivis avec un vif empressement par des étudiants même de la Faculté de Droit. […] Je souhaiterais qu’elle préparât une thèse de doctorat, elle y songe. Et je verrais avec plaisir cette nouveauté : une chaire de Lettres, dans l’enseignement supérieur, occupée par une jeune fille ».

La Faculté n’est pas épargnée par la guerre puisque les bâtiments sont endommagés à plusieurs reprises par des bombes. Début 1917, alors que le combustible manque, le froid est tel que le recteur suspend les cours de la Faculté avant de mettre ses appartements privés à disposition pour permettre leur reprise. En octobre 1917, l’occupant suspend la circulation entre Lille et Roubaix/Tourcoing ce qui empêche une partie des étudiants et des professeurs de venir travailler. Jeanne Raison et son père sont dans ce cas et décident alors de donner leurs cours à leur domicile pour les étudiants coupés comme eux de la Faculté.  Lille est libérée le 17 octobre 1918. La fin de la guerre marque la fin de la coopération entre Jeanne Raison et la Faculté des Lettres puisque les professeurs mobilisés retrouvent leurs postes. La priorité est donnée aux soldats de retour à la vie civile après la victoire. Jeanne Raison, comme les autres professeurs bénévoles, doit quitter la Faculté. Cependant le doyen Georges Lefèvre reconnait dans son rapport annuel l’aide apportée par tous les bénévoles durant cette période difficile : « En nous survit néanmoins et survivra net et profond un sentiment de gratitude pour le dévouement avec lequel ils ont consacré de rares qualités aux tâches qu’ils avaient acceptées ».

Il semble que cette période soit particulièrement difficile pour la jeune femme puisqu’elle obtient un congé de plusieurs mois à cause d’une grande fatigue peut-être dûe aux nombreuses privations de cette période de guerre. En mai 1919, elle renonce avec regret à son idée d’obtenir un poste dans l’enseignement supérieur : « Je me suis rendu compte qu’il ne m’était guère possible d’obtenir maintenant un poste dans l’enseignement supérieur. Aussi je renonce à cet espoir que j’avais caressé d’abord, et j’adresse à M. le Ministre une demande de nomination dans l’enseignement secondaire »

 Une carrière essentiellement parisienne

La suite de la vie de Jeanne Raison nous est peu connue car les archives manquent. Louis Raison quitte Lille en 1922 pour enseigner au lycée Buffon à Paris. Jeanne Raison suit ses parents dans la capitale en demandant sa mutation, elle est envoyée au lycée Fénelon de Paris. La revue des Études Grecques la cite comme faisant partie de ses membres et enseignante au lycée Fénelon en 1933. Cependant Jeanne Raison garde des liens avec la Faculté de Lille en publiant une traduction de L’Odyssée en collaboration avec Médéric Dufour, professeur à Lille, en 1935. Ses parents décédés, elle habite au 55 rue Vanneau dans le 7e arrondissement. Elle décède à son tour le 16 juin 1977 à l’hôpital Laennec du 42 rue de Sèvres.

Notice rédigée par Sarah Lagache.

Sources

Archives départementales du Nord
Acte de mariage des parents - 1MiEC178R031 etat civil Douai
Acte de naissance - 1 Mi 404 R 006 etat civil Dunkerque
Dossier d'étudiante - 2640W634 Fond Faculté des Lettres de Lille
Dossier de personnel du rectorat de Lille - 2T456a

Archives de Paris
Acte de décès - 7D285 acte 498

Fiche biographique IRHIS : books-openedition-org.ressources-electroniques.univ-lille.fr/irhis/117
Rapport annuel de la Faculté des Lettres 1911-1912 et 1914 à 1919 nordnum

CONDETTE (J-F), La Faculté des Lettres de Lille de 1887 à 1914 : métamorphoses d’une institution universitaire française, Villeneuve d’Ascq, Presse universitaire du Septentrion, 1999.

Article « les professeurs de l’enseignement secondaire dans l’enseignement de la belle époque » Gérard Vincent, revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 13 n°1 janvier-mars 1966 p49-86 en ligne sur Persée