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Reysa Verhaeghe dite Bernson

Reysa Verhaeghe voit le jour à Lille le 28 septembre 1904. Ses parents, Désiré Verhaeghe et Dweira Bernson, sont tous deux médecins. Ils se sont rencontrés lors de leurs études à la Faculté mixte de médecine et de pharmacie de Lille. Reysa porte le prénom de sa grand-mère maternelle, signe de l’attachement de sa mère à ses origines juives et russes.

Reysa Verhaeghe grandit à Lille, entre les rues Solférino, Brûle-Maison et le boulevard de la Liberté, domiciles parentaux. Enfant, elle lit le journal Les Petits Bonhommes auquel ses parents versent une souscription en 1912. Cette publication, destinée à la jeunesse créée l’année précédente par la Ligue ouvrière de protection de l’enfance, reflète parfaitement les valeurs défendues par Désiré Verhaeghe et Dweira Bernson[1].

Les parents de Reysa Verhaeghe se séparent, sans toutefois divorcer, probablement au sortir de la Grande Guerre. Dès cette époque, la jeune femme semble préférer utiliser le nom de sa mère plutôt que son nom de naissance.

Une brillante étudiante engagée

Reysa Bernson fait ses études secondaires au Lycée Fénelon de Lille et obtient, en 1921, la première partie de son baccalauréat Sciences et Langues. Cette même année, elle est reçue avec mention à l’examen de première année du diplôme d’études russes à la Faculté des Lettres de Lille. L’année suivante, elle obtient son baccalauréat à la Faculté des Sciences. Parallèlement à ses études de sciences et de russe, elle suit des cours de solfège dispensés par l’Union Française de la Jeunesse.

Étudiante particulièrement brillante, Reysa Bernson finit en 1923 ses études de russe en réussissant l’examen final. En 1924, elle devient licenciée ès sciences. Cette même année et les suivantes, elle valide des certificats d’études supérieures en astronomie, en chimie générale et en radiotélégraphie. Puis, elle obtient un diplôme d’études supérieures en 1927 et un diplôme d’astronomie approfondie en 1934. En janvier 1926, elle obtient le premier prix (ex-aequo) du concours de langue anglaise, section enseignement supérieur, organisé par la Société Industrielle du Nord.

En 1928, puis de 1931 à 1934, Reysa Bernson occupe des fonctions de « préparateur » de physique générale à la Faculté des sciences de Lille. En 1933, elle obtient un diplôme d’astronomie approfondie dans cette même faculté.

Fortement engagée dans la vie estudiantine, Reysa Bernson participe en 1925 à la reprise de la publication des Annales de l’Association des Étudiantes de Lille. L’année suivante, elle fait partie des déléguées des étudiantes lilloises lors du XVe Congrès de l’Union Nationale des Étudiants de France à Poitiers.

En 1927, alors qu’elle est membre du bureau de l’Association des Étudiantes de l’État de Lille en charge de la direction du journal Lille-Étudiante et des affaires estudiantines, elle devient trésorière de la toute nouvelle Union des Associations d’Étudiants et d’Étudiantes de l’Université de Lille[2]. Quelques jours plus tard, le 23 avril, elle est élue vice-présidente de l’Union Nationale des Étudiants, lors du congrès de Strasbourg, seule femme membre du bureau.

Pendant quatre années, Reysa Bernson s’occupe alors de la question du devenir professionnel des étudiants. Rapidement, elle dirige le nouvel Office d’orientation professionnelle de l’Union Nationale des Étudiants dont l’objectif est d’« examiner les différentes questions soulevées par l’encombrement des carrières intellectuelles » et de « fournir aux étudiants actuels, comme aux futurs étudiants, tous les renseignements et toutes les statistiques de nature à les orienter pour l’avenir et à leur éviter des déceptions ». Reysa Bernson produit alors rapports, articles et conférences. En mai 1930, l’Union française pour le suffrage des femmes l’invite à venir présenter le fruit de ses recherches sur l’orientation professionnelle, lors de leur « thé féministe » à l’hôtel Carlton de Lille.

Si Reysa Bernson est soutenue par le recteur de Lille, Albert Châtelet, et par les ministères de l’Éducation Nationale et du Travail pour son étude sur l’orientation professionnelle, elle est en désaccord sur ce point avec l’Union des Étudiants de Lille. Ainsi, après avoir longtemps eu la confiance de l’Union Nationale, elle est contrainte d’abandonner son activité de militante du fait de l’« arrêt brusque des crédits qui lui étaient alloués pour le remboursement de ses frais ». Il lui est alors reproché de travailler contre les étudiants et d’avoir axé son travail sur les questions d’orientation professionnelle féminine, ce dont elle se défend.

Reysa Bernson reste toutefois une référence dans ce domaine. Ainsi, à l’automne 1933, lorsque le journal L’Égalité de Roubaix-Tourcoing décide de faire une série d’articles sur le thème « Qu’allez-vous faire de vos enfants ? », le journaliste Fred va la rencontrer pour parler du cas des jeunes filles. Cependant, le journaliste ne peut s’empêcher d’exprimer des préjugés sexistes courants pour l’époque : « Mamans, qu’allez-vous faire de vos filles ? Je suis allé le demander à Mlle Reysa Bernson qui ne sera peut-être jamais maman à force de ne se soucier que d’orientation professionnelle, de physique et d’astronomie. Son appartement, 219 c, boulevard de la Liberté à Lille, est une pure curiosité qui marque l’originalité de l’occupante : […]. Jamais le moindre artifice de toilette n’a effleuré les lèvres, ni les joues, ni les cils du visage sévère de cette « miss » à lunettes d’écailles et aux cheveux longs à bandeaux et en tresses ».

Transmettre le goût de l’astronomie

Passionnée d’astronomie, Reysa Bernson est admise, à seulement 16 ans, membre de la Société Astronomique de France lors de la séance de cette société le 5 mai 1920. Elle est parrainée par Camille Flammarion, fondateur, et Maurice Ballot, bibliothécaire de cette société.

Quatre ans plus tard, à 20 ans, Reysa Bernson fonde l’Association Astronomique du Nord. Elle explique la genèse de son projet dans la revue L’Astronomie en 1925 : « C’est lors d’un court séjour à Paris, fin décembre 1922, que m’est venue l’idée de créer à Lille une Société astronomique. En visitant la Société Astronomique de France, je m’étais rendu compte de l’avantage que présentaient pour les amateurs un observatoire et une bibliothèque acquis en commun, alors que peu d’entre eux eussent pu le faire isolément. Ma première idée avait été de grouper les amateurs déjà existants à Lille ; bien vite cette conception s’est modifiée et aux travaux entre initiés s’est ajoutée la vulgarisation pour les profanes ; dès lors il fallait faire quelque chose d’officiel. ».

La séance d’inauguration de l’Association Astronomique du Nord s’est déroulée le 20 décembre 1923 à la Société industrielle du Nord en présence du recteur de l’Académie de Lille, Albert Châtelet, qui a lui-même œuvré à la fondation de l’association. Celle-ci est déclarée en préfecture le 14 février 1924 et a pour siège l’Institut de Physique de Lille, 50 rue Gauthier-de-Chatillon. Le professeur Georges Bruhat, directeur de l’Institut de Physique, met à disposition de l’association la terrasse de l’Institut ainsi qu’une salle et un laboratoire photographique. En une année d’existence, l’Association Astronomique du Nord compte déjà 140 membres, possède deux lunettes, publie un bulletin et organise régulièrement des cours et des conférences.

Lors de l’assemblée générale de la Société Astronomique de France de 1928, à 24 ans, Reysa Bernson en devient membre perpétuel. Elle parraine de nombreux nouveaux membres de cette Société. Son investissement et son dynamisme sont largement reconnus et récompensés. En 1932, elle obtient le prix Henry Rey avec « le témoignage de (...) sympathie pour son dévouement à l’astronomie et son infatigable activité ». En 1938, elle est récompensée par deux prix : le Prix de l’Observatoire de la Guette[3] qu'elle reçoit individuellement et la Médaille commémorative[4] qu'elle reçoit avec l'équipe du Planétarium, qu’elle dirige, lors de l’Exposition internationale de Paris de 1937.

Si Reysa Bernson est très impliquée dans l’astronomie, son activité décuple encore à partir de 1929 tant au sein de l’Association Astronomique du Nord qu’à l'extérieur. Elle s’intéresse à la transmission du savoir astronomique et multiplie les actions de sensibilisation dès que l’occasion se présente. Elle est notamment chargée par les recteurs des Académies de Lille et de Strasbourg de donner des conférences dans les établissements d’enseignement primaire et secondaire. A partir de décembre 1932, suite à un accord passé entre l’Association Astronomique du Nord et l’Association de Radiophonie du Nord[5], elle propose des causeries mensuelles destinées au grand public, le « Quart d’heure radio-astronomique » de Radio PTT Nord[6].

A cette époque, elle effectue des voyages en Allemagne et en Pologne, qui lui permettent de satisfaire sa passion pour l’astronomie, de nouer des contacts et de partager ses découvertes.

Lors de l’Exposition Internationale de Paris de 1937, environ 800 000 personnes visitent le Planétarium et découvrent le mécanisme céleste expliqué par les huit conférenciers de l’équipe[7]. Le 29 octobre 1937, Reysa Bernson, secrétaire générale du lieu, a le privilège de compter parmi les spectateurs le Président de la République, Albert Lebrun. Malgré son caractère unique en France, son fort intérêt pédagogique et la mobilisation de quelques personnalités, le Planétarium est démonté l’année suivante.

Très attachée à la sensibilisation des jeunes à l’astronomie, Reysa Bernson accepte, à la demande de l’explorateur Henri Lhote, de créer pour les Éclaireurs de France une « Équipe des Étoiles », rapidement renommé « Groupe Camille Flammarion ». Celui-ci inaugure lors de la fête des Éclaireurs de France de la région parisienne, le 26 juin 1938, un centre astronomique nommé le « Planétarium des Éclaireurs de France ». A l’automne, Reysa Bernson poursuit son œuvre pédagogique et présente lors du VIe Congrès de cinéma scientifique à Paris son film Schémas animés d’astronomie conçu pour répondre aux attentes des programmes scolaires.

Depuis plusieurs années, Reysa Bernson vit entre Lille et Paris au gré de ses occupations. Le 2 juin 1940, soit quelques jours avant l’arrivée des troupes allemandes à Paris, Reysa Bernson rejoint d’autres membres de la Société astronomique de France venus, comme chaque année, dans le parc de l’Observatoire de Juvisy-sur-Orge se recueillir sur la tombe de Camille Flammarion.

Reysa Bernson, pourtant si active, disparaît des sources pendant l’Occupation. On sait seulement qu’elle a déposé des objets à l’Observatoire de Paris et qu’elle serait passée à l’Association astronomique du Nord en 1943. On ne retrouve sa trace qu’en 1944 lors de son arrestation à Dreux, le 23 février, avec sa mère Dweira Bernson. Le motif de leur arrestation est leur origine juive. Conduites à la maison d’arrêt de Chartres, elles sont transférées le lendemain au camp de Drancy. Le convoi 69 quitte Drancy pour Auschwitz le 7 mars 1944. Les démarches effectuées par leur famille pour les sauver arrivent trop tard. Sa cousine, Madeleine Malengé-Dorchies, et son époux, Émile, n’ont pu faire parvenir à temps les extraits de baptême de Désiré Verhaeghe. Elle et sa mère Dweira ne reviendront pas d’Auschwitz.

Femme de terrain, engagée, brillante et infatigable promotrice de l’astronomie, il aura fallu attendre plus de 70 ans pour que la Ville de Lille lui rende hommage en donnant son nom à une allée du quartier Saint-Maurice – Pellevoisin.

Notice rédigée par Nathalie Barré-Lemaire.

Notes

[1] Voir la biographie de Dweira Bernson-Verhaeghe.
[2] L’Union des associations d’étudiants et d’étudiantes de l’Université de Lille est le regroupement de deux associations : l’Union des Étudiants de l’État, fondée en 1881, et l’Association Générale des Étudiantes, fondée en 1910 et réservée aux étudiantes.
[3] Appelé depuis 1956 Prix Georges Bidault de l’Isle, ce prix récompense les jeunes assidus aux cours et conférences, ayant collaboré à l’observatoire ou réalisé des travaux personnels communiqués à la Société astronomique de France ou insérés dans la revue L’Astronomie l’année qui précède l’attribution du prix.
[4] La Médaille commémorative de la Société astronomique de France est attribuée à un sociétaire ayant amené un grand nombre d’adhésions.
[5] Le rapprochement entre les deux associations a probablement été facilité par Georges Thibault, industriel d’Haubourdin, membre du bureau de l’Association astronomique du Nord et membre du comité de l’Association de Radiophonie.
[6] L’année suivante, à la demande de l’Association de Radiophonie, l’Association astronomique du Nord s’est vu contrainte de proposer un autre conférencier pour le « Quart d’heure radio-astronomique ». Le journal Le Grand Écho du Nord de la France, qui mentionne ce fait, n’en précise pas le motif.
[7] En plus de Reysa Bernson, secrétaire générale du Planétarium, Auguste Budry, Jacques Codry-Lepage, Armand Delsemme, Eliézer Fournier, André Hamon, Henri Kannapell et Gérard Oriano se succèdent pour discourir chaque jour pendant 14 heures devant les visiteurs.

Bibliographie

Danielle Delmaire et Jean‑Michel Faidit, « Vie et mort de deux femmes juives. À l’ombre d’un mari et d’un père », Tsafon [En ligne], 74 | 2017, mis en ligne le 31 mai 2018, consulté le 14 novembre 2019. URL : journals.openedition.org/tsafon/405 ; DOI : 10.4000/tsafon.405

Sources

Archives départementales du Nord
Dossier d'étudiante à la Faculté des Lettres de Lille - 2640W767.
Registres des diplômés de la Faculté des Sciences de Lille - 3268W83, 3268W84.
Dossier personnel de la Faculté des Sciences de Lille - 3631W20.
Dossier relatif à l'arrestation de Dweira et Reysa Bernson, 1944 - 1W1879.

Association Astronomique du Nord / Association Jonckheere
Photographie de Reysa Berson, sans date.
Photographie du toit de l'Institut de Physique de Lille, sans date.
Photographie de l'exposition "Le Soleil" de l'Exposition Internationale de Paris, 1937.
Photographie du Planétarium de l'Exposition Internationale de Paris, 1937.
Ciel Nord, Bulletin de l'Association Astronomique du Nord, n°78, 1994.

gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France
Presse et revues numérisées : Le Grand Écho du Nord de la France, L’Œuvre, Excelsior, L'Astronomie, Les Petits Bonhommes.

bn-r.fr / Bn-R - Bibliothèque numérique de Roubaix
Presse numérisée : L'Égalité de Roubaix-Tourcoing, Le Journal de Roubaix.

L'auteure remercie vivement pour leur aide Danielle Delmaire, Jean-Michel Faidit, Alain Vienne et André Amossé.