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Jacqueline David-De Romilly

Jacqueline David, fille de Maxime David et de Jeanne Malvoisin, est née le 26 mars 1913 à Chartres en Eure-et-Loir. Son père est normalien, professeur de philosophie, traducteur de penseurs allemands et anglais. Ses parents se sont rencontrés à la Sorbonne durant les cours d’Henri Bergson, philosophe et futur prix Nobel de Littérature. Jacqueline est leur seule enfant. Jeanne Malvoisin épouse Maxime David en 1909 non sans quelques difficultés de la part de leurs parents car la famille de Maxime David était juive. De plus le futur époux ne perçoit qu’un modeste salaire de professeur mais les jeunes gens s’obstinent et s’établissent à Avignon puis Chartres. Le bonheur familial est de courte durée lorsque la guerre est déclarée en 1914. Maxime David est mobilisé, adressant un dernier télégramme que Jacqueline retrouvera cinquante ans plus tard dans le sac à main de sa mère : « Je pars très content, t’inquiète nullement. » Mais il meurt pour la France le 2 octobre 1914 dans les dernières heures de la bataille de la Marne. Il n’est pas le seul, deux de ses frères seront fauchés eux aussi ainsi que le frère de Jeanne. Cette dernière jure alors que l’enfance de sa fille ne se ressentirait pas de la mort de son père.     

Première lauréate du concours général

Voilà Jeanne David, veuve et sans ressources. Jacqueline n’est reconnue comme pupille de la Nation que le 13 mars 1921. En attendant, sa mère qui a toujours eu le goût de l’écriture et qui publiait de petits contes pour contribuer aux ressources du ménage, reprend la plume et publie des romans tout en assurant un autre travail qui les fait vivre. Elles vont s’établir à Paris où sa mère fréquente les milieux littéraires et artistiques. Son influence est déterminante sur la jeune Jacqueline qui fait ses études au lycée Molière, comme sa mère avant elle. Elle devient la première lauréate féminine du concours général avec un premier prix en version latine et un deuxième en version grecque. C’était alors la première fois que les filles sont admises à concourir… Cette réussite n’est pas sans déclencher quelques inquiétudes dans la presse  sur le futur d’une jeune fille (trop) brillante [1] !

Bien des années plus tard, Jacqueline de Romilly se souviendra de cette époque et de cette première place de « Première » avec humilité : « […] Il n’y avait pas de grec, on ne se rend pas compte que ces choses qui nous paraissent évidentes sont récentes. Je l’ai déjà dit pour ma vie car c’est tout à fait net. J’ai fait du grec la première année où il y avait grec pour les filles. J’ai été prise au concours générale, la première année où les filles avaient le droit de concourir au concours général et j’ai été la première femme ici ou là, pas parce que j’étais mieux que les autres mais parce que c’était la première année qu’on pouvait [2]. »

 

Sa passion pour l’œuvre de Thucydide

Après sa khâgne au lycée Louis-le-Grand, elle entre à vingt ans à l’École normale Supérieure suivant en cela les pas de son père. C’est peut-être à cette occasion que sa mère lui offre une édition ancienne de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide qui va marquer un tournant dans la vie de la jeune fille.

En 1936, elle obtient son agrégation de grec. C’est alors qu’elle commence sa thèse sur Thucydide et l’impérialisme athénien. En 1939 elle est nommée à Bordeaux et découvre l’enseignement puis, l’année suivante, elle épouse Michel de Romilly, éditeur aux Belles Lettres, après avoir reçu le baptême catholique. Ce geste engage alors une réflexion profonde qui se terminera par sa conversion au catholicisme en 2008.Son mari part sous les drapeaux. A la nouvelle de l’armistice, elle songe à passer en Angleterre mais elle y renonce pour attendre son mari démobilisé. La famille s’établit à Toulouse dans des conditions matérielles difficiles puis rejoint Aix-en-Provence. Bientôt, du jour au lendemain, on lui enlève le droit d’enseigner. Les lois raciales de 1941 font un crime de ses origines paternelles juives ainsi que de celles de son mari. Jacqueline de Romilly en parlera bien plus tard comme d’un « accident de l’Histoire, une honte provisoire pour les autres [3] » mais nullement une humiliation. Cependant elle comprend qu’elle ne peut plus rentrer à Paris, que ni elle ni son époux ne peuvent plus travailler et qu’elle n’est plus en sécurité. Sa mère ne la quitte pas durant cette période et c’est sous son nom que le couple passera ces années d’angoisse. Ils se cachent d’abord dans la maison de son mari à Aix-en-Provence puis à Aix-les-Bains et Clermont-Ferrand (où ils échappent de peu à une rafle à leur hôtel) et enfin un village en Savoie. Il leur faut souvent changer de cachette. Pour supporter cette période, Jacqueline s’évade à travers Thucydide et poursuit sa thèse.

Réintégrer dans l’enseignement à la Libération, Jacqueline de Romilly enseigne en Khâgne au lycée de jeunes filles de Versailles de 1945 à 1949. C’est pour elle un soulagement que de pouvoir reprendre l’enseignement. En parallèle elle devient assistante à la Sorbonne et publie enfin sa thèse en 1947 « Thucydide et l’impérialisme athénienne : la pensée de l’historien et la genèse de l’œuvre ».

Professeure à l’université de Lille

C’est en 1949 que la Faculté des Lettres de Lille lui propose un poste de « maître de conférence » puis de « professeur de langue et littérature grecques classiques ». Poste qu’elle occupera jusqu’en 1957 tout en complétant ses enseignements à l’Ecole normale supérieure de jeunes filles de Sèvres. Son poste lui plaisait particulièrement car il lui permettait de s’investir dans la Recherche et de garder le contact avec les textes. Habitant Paris, Jacqueline de Romilly prend le train pour Lille afin de donner ses cours comme le font la plupart de ses collègues de l’époque : « J’ai toujours habité à Paris. D’ailleurs tous les professeurs de Lille faisaient le trajet et c’était très amical. On vivait un peu dans le train. D’ailleurs quand j’ai eu les palmes académiques, le doyen m’a fait une remise de décoration dans le couloir du train ! [4] »

 En 1953 elle entreprend l’édition et la traduction des huit livres de l’Histoire de la guerre du Péloponnèse de Thucydide qui lui prendra vingt ans. En parallèle, elle consacre plusieurs livres et conférences à Thucydide. Plus épisodiquement, Jacqueline de Romilly publie aussi des fictions, d’abord sous un pseudonyme de Jacqueline Rancey puis sous son nom réel.

Première femme au Collège de France

Elle rejoint la Sorbonne en 1957 où elle prend la direction de l’Institut de grec en 1968. Bien qu’elle n’ait pas eu à subir d’occupation des locaux durant cette période agitée, elle admettra plus tard avoir sous-estimé la portée des changements qui s’annonçaient : « Les discussions avec les étudiants nous ont révélé un vrai problème. Problème qui d’ailleurs s’est révélé plus grave que ce que je pensais sur le moment. […] J’ai cru qu’il y avait une explosion et puis que ça redeviendrait comme avant mais ça n’est jamais redevenu comme avant [5].»

A partir de 1973 elle occupe la chaire de la Grèce antique au Collège de France où elle est la première femme « professeur ». « Certainement des professeurs du Collège de France ont voté pour moi car j’étais une femme et beaucoup plus qu’à cause de mon grec dont ils se moquaient éperdument. Alors bon, j’en ai profité mais j’étais sûre qu’il y avait ce désir de marquer que le Collège pouvait accueillir une femme. Alors c’était glorieux et intimidant. Du coup je me suis dit qu’il fallait en être digne et faire un travail scientifique poussé… poussé[6]"

D’une académie à l’autre…

 Sa réputation la conduit à enseigner également à Oxford et à Cambridge ainsi qu’aux Etats-Unis. Plusieurs universités lui accordent le titre de « docteur Honoris Causa » comme Oxford, Athènes, Dublin, Heidelberg, Montréal et Yale. Elle donne également de nombreuses conférences en Grèce. En 1975, elle est la première femme élue à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, institution qu’elle présidera en 1987. C’est en 1984, à 70 ans, qu’elle prend sa retraite et devient « professeur honoraire » du Collège de France. Mais elle n’arrête pas pour autant ses activités et milite en faveur de l’enseignement du grec et du latin dans l’enseignement secondaire. Elle encourage l’étude des humanités à travers plusieurs associations.

 En 1988, elle est la deuxième femme élue à l’Académie française. Elle y prononcera plusieurs discours dont « Enseignement et Éducation » en 2008 sur la crise de l’éducation en France. En 1991, elle est reçue à l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux. Son engagement en faveur de l’hellénisme lui vaut la nationalité grecque en 1995. La cérémonie a lieu sur le Pnyx et elle est nommée par la Grèce ambassadrice de l’hellénisme en 2000.

 A partir de 1997, elle perd progressivement la vue mais elle continue de publier régulièrement et s’engage dans plusieurs œuvres associatives comme l’association de Sauvegarde des enseignements littéraires (SEL) dont elle sera la présidente de 2003 à 2010 et l’association Guillaume Budé de 1981 à 1983.

 En 2006 elle est faite « grand-croix » de la Légion d’Honneur. A cette reconnaissance s’ajoute la grand-croix de l’Ordre national du Mérite, la distinction de « commandeur » des Palmes Académiques et celle de commandeur des Arts et Lettres ou encore les distinctions grecques de l’Ordre du Phénix ou de l’Ordre de l’Honneur.

Première lauréate féminine du concours général, première femme « professeur » au Collège de France et première femme élue à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Jacqueline de Romilly aura souvent ouvert la voie aux femmes. Elle demeurait pourtant humble et si elle reconnaissait avoir souvent été « la première à » elle remarquait que c’était en partie grâce à des circonstances favorables [7]. La prise de conscience de l’exceptionnalité de son propre parcours ne lui vint que progressivement sur la fin de sa carrière. Elle s’en étonnait volontiers dans les nombreux entretiens qu’elle accordait. Femme au parcours remarquable et remarqué, Jacqueline de Romilly s’est éteinte le 18 décembre 2010 à l’hôpital Ambroise Paré de Boulogne-Billancourt.

 

Notice rédigée par Marjorie Desbordes et Sarah Lagache


[1]  Aux questions du journaliste de Paris-Soir, sa mère aurait répondu que si la jeune fille réussissait la première partie de son baccalauréat, elle ferait « sa philo » mais qu’elle préférerait pour elle « un bon mari pas trop embêtant ! » Paris-Soir 6 juillet 1930 (en ligne sur Gallica.fr).

 [2]  Extrait de Jacqueline de Romilly (DVD) de Ramdane Issaad, collection « La mémoire du Collège de France », éditions Montparnasse, 2010.

[3]  Jacqueline de Romilly (DVD) de Ramdane Issaad, collection « La mémoire du Collège de France », éditions Montparnasse, 2010.

[4]   Idem

[5] Jacqueline de Romilly (DVD) de Ramdane Issaad, collection « La mémoire du Collège de France », éditions Montparnasse, 2010.

[6]   Idem

[7]  « Mon sort a été d’être la première femme dans bien des occasions déjà auparavant. C’est intéressant du point de vue de l’Histoire en général : j’ai fait du grec au lycée la première année où les femmes pouvaient faire du grec, j’ai eu des prix au concours général la première année où les femmes avaient le droit de concourir au concours général, je suis entrée à l’école normale de garçons d’Ulm […] Je suis arrivée dans l’ensemble au bon moment. Je n’ai rien fait pour cela. J’ai profité de ce que les portes s’ouvraient pour les femmes à ce moment-là. » Extrait en ligne de Canal Académie « Rencontre avec Jacqueline Worms de Romilly, une grande dame du quai Conti » 2006.

Sources :

Acte de naissance de Jacqueline David, 3 E 085/366, Archives départementales d’Eure-et-Loir

Jacqueline de Romilly, Jeanne, éditions de Fallois, 2011.

Jacqueline de Romilly (DVD) de Ramdane Issaad, collection « La mémoire du Collège de France », éditions Montparnasse, 2010.

Site de Presse de la BNF: Retronews.fr

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